L'HELIUM (vers 1983), récit inachevé mais pour lequel j'ai trouvé l'introduction intéressante

L'HELIUM (vers 1983)

Ce texte est inachevé, mais j’aime bien la description d’intro.

Quand j’ai commencé ce texte, je devais avoir 22 ans à peu près. A cette période, j’écrivais très souvent au présent, influencée en cela depuis le lycée par une amie, Nathalie, qui m’avait dit un jour « Pourquoi tu écris au passé ? (style narratif) C’est dommage, ça bloque l’action ». J’ai eu beaucoup de mal au début, mais je dois avouer que dans certains cas le présent est plus efficace.

Peut-être que certaines personnes de ma génération se souviendront des lieux cités. L’Hélium a bien existé. Le Rose, c’était le Rose Bonbon, et le Bleu, c’était le Bleu Nuit.

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L’HELIUM

L’Hélium est comble, comme tous les vendredis soirs dès que minuit approche.

Pas de place assise, bien sûr ; les radiesthésistes, flairant le liquide, sont arrivés les premiers et se sont emparés des quelques tables et banquettes pour mieux savourer leur découverte. Satisfaits, ils contemplent, de loin, les sources miraculeuses qui jaillissent multicolores de goulots translucides encastrés dans un zinc patiné.

Les plus savants observent de plus près le phénomène, ayant à leur disposition de larges éprouvettes qui s’emplissent et se vident de divers corps fluides ou aqueux… Ils constatent du bout des dents la présence de mini-icebergs, et ils s’interrogent quant aux résurgences de ces glaces polaires au beau milieu des Halles : « un glaçon ? », « deux glaçons ! », « sans glace ? », « with ice ! »…

D’autres prélèvent à pleine gorge des solutions fermentées, couleur d’urine, et s’imprègnent la glotte de la mousse blanchâtre qui déborde et dégouline des récipients. Le liquide croupit aux commissures de leurs lèvres… Certains s’étonnent et hésitent un peu devant les potions gazeuses dont les bulles sulfureuses éclatent et viennent éclabousser la naissance de leurs narines avides…

Les pipettes bariolées vont bon train entre les mains de ces laborantins improvisés.

L’alchimiste en chef, derrière sa paillasse, observe, surveille ses apprentis, oriente les recherches et procède lui-même à de multiples expériences : il choisit, il dose, il quantifie, il verse, il combine, il mélange, il agite, il secoue d’innombrables ingrédients magiques. Tout cela avec la dextérité du maître. Il vend ses préparations que l’on réclame bruyamment, et que l’on s’arrache en s’enquérant parfois des formules.

L’officine bat son plein.

Ensuite, des gens au comptoir. La majorité. Ceux qui transitent. Ceux qui attendent. Ceux qui ambitionnent de s’assoir un jour… Ou plutôt une nuit. Ceux qui placent leurs intérêts bien au-dessus des fumées de cigarettes qui pèsent dans le fond de la salle. Ceux qui n’ont pas encore commandé ; ceux qui ne commanderont pas. Ceux qui ne savent pas s’ils vont rester ; ceux qui restent sans savoir pourquoi. Ceux qui regardent furtivement de l’extérieur ceux qui ne savent même pas qu’ils sont là… Et ceux qu’on attend et qui ne viennent pas.

C’est un flot imperturbable qui va et qui vient, de talons aiguilles et de cheveux qui se crêpent, de talons biseautés et de cheveux qui se hérissent, de ballerines et de coiffures au carré, de chaussures rétro et de coupes gominées, de semelles insignifiantes et de mèches informes… La masse se meut, vibre et bouge, molle et végétale. La masse résonne, clapote et gronde, sourde et animale.

Des voix s’élèvent, des conversations retombent. Des phrases s’enchaînent, des mots se coupent en onomatopées internationales et incompréhensibles. La vidéo s’agite sur le mur blanc et vide, et la musique s’énerve dans le brouhaha intense et exubérant.

L’Hélium, c’est un entrechoquement constant de corps, de verres, de couleurs, de sons, de notes et de paroles.

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Je vous transcris la suite, mais ça s’arrête très vite. L’idée au départ était non seulement de décrire l’ambiance de l’époque, mais aussi de plonger l’un des personnages (Mirabelle) au fil de l’histoire dans un autre univers que le sien.

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Edith, malgré la bousculade, s’avance dans l’allée le long du bar, cherchant du regard deux places libres.

-          « Tu vois, on est venu trop tard ! » dit-elle.

Mirabelle, qui la suit, ne répond pas, trop occupée elle aussi à guetter un coin de chaise vacant.

Comme tout le monde, elles ont suivi la migration, celle qui pousse vers les milieux dits « branchés ». Le Rose n’existant plus, il leur a fallu trouver un autre quartier général pour passer leurs soirées de week-end. Alors pourquoi pas l’Hélium ? Les gens du Bleu y vont bien. C’est que l’endroit doit être intéressant… On s’y montre, on y observe, parfois on s’y rencontre. Alors on s’habille avec originalité, voire excentricité, mais toujours dans le même esprit que les autres. C’est le détail qui compte.

Pour l’heure, Edith et Mirabelle sont en mini-jupe. La première exhibe sa coupe « hérisson ». La seconde se demande encore quelle coiffure lui va le mieux, alors dans le doute elle s’abstient, gardant ses cheveux ni longs, ni courts, et ne tranchant pour aucun style particulier.

-          « Y a une chaise là-bas ! » s’exclame soudain Mirabelle.

 

En face d’un garçon quelque peu somnolent, un siège est solitaire. Les personnes étant le plus souvent en groupe, une place ce n’est pas suffisant. Ce qui explique qu’il y ait parfois des trous dans cet alignement de têtes, de corps et de jambes pliées.

 

Le garçon boit lentement sa bière, portant de temps à autre son verre à sa bouche et un regard lointain sur Edith et Mirabelle. Ses cheveux sont courts et bruns. Une mèche plus longue s’éparpille hirsute sur un front inexpressif. Il est là, comme s’il n’y était pas. Il attend sans attendre. Il observe sans analyser… Il reçoit la matière audible et visuelle qui l’entoure, sans l’utiliser, et sans l’enregistrer non plus. Il est un point perdu dans le bar, mais à sa façon il est aussi un point essentiel puisqu’au travers lui ce bar existe. Il s’en imprègne simplement, alors que les autres le transforment à leur manière, l’interprétant de façons multiples, parfois incohérentes entre elles, suivant leur vécu, selon leurs schémas de pensées. Les autres parlent, écoutent et regardent, activement, intervenant sans cesse dans l’élaboration de l’instant, dans la fabrication de l’ambiance… Lui, il la subit sans réelle conscience.

 

L’attention du jeune homme est pourtant distraite par l’arrivée de ces deux filles en face de lui. Le bruit des chaises, le bruit de leur conversation, le froissement de leurs vêtements, là tout proches, résonnent dans ses oreilles apportant une note nouvelle dans son environnement. Sans le vouloir, elles le tirent de sa torpeur, l’obligeant à prendre part aux évènements.

 

-          « Y a personne ? On peut s’assoir ? » entend-il soudain.

Il acquiesce d’un léger signe de tête. L’une le bouscule pour se faire une place sur la banquette. Elles s’assoient et replongent aussitôt dans leurs univers intimes et, à cet instant, communs.

Le garçon entre maintenant dans le contexte général. Comment faire autrement lorsque l’extérieur, si proche, l’interpelle avec tant d’insistance ? Il se met à écouter ces filles babillardes qui l’agressent de leurs caquetages. Elles parlent et rient si fort… Et puis, il les regarde discrètement. Après l’ouie, c’est la vue qui est contaminée. Elles bougent tellement : les mains qui expulsent les paroles dès qu’elles sortent de leur bouche, la tête qui suit l’intonation de leur voix et qui se tourne sans cesse dans diverses directions, les lèvres qui s’écartent et se rapprochent, qui s’étirent subitement vers les tempes puis se referment tout aussi soudainement sur une syllabe plus grave. Ce sont tous les traits de leur visage qui se transforment au fil des mots, leur façonnant une multitude d’expressions, leur faisant des têtes nouvelles et méconnaissables par instant.

Il se pique au jeu et se surprend à les observer. Il détaille alternativement les deux visages relevant chaque différence, et trouvant aussi certaines ressemblances dans les attitudes surtout. Les yeux bleus chez l’une, verts chez l’autre, s’étalent en longs traits noirs et intenses. Les lèvres sont exagérément rouges, plus pulpeuses chez la première…

Soudain il sursaute. Une bouche, la plus épaisse, se tourne, s’ouvre et crache des sons dans sa direction :

-          « Tu ne trouves pas que j’ai des épaules de catcheur ? »

La seconde fille glousse.

La question si rapide et si imprévisible s’accompagne d’une lueur taquine dans le regard. Attaqué de front, le garçon ahuri balbutie quelque chose qui ressemble à une réponse négative.

-          « J’ai mis un débardeur à cause de la chaleur, mais ça me fait une carrure de mec ! » reprend Mirabelle.

-          « Non, non, c’est bien… »

 

Bien que les épaules en question ne fassent pas partie de ses préoccupations, le garçon murmure une réponse réflexe, celle qui semble la mieux adaptée à la situation. Il y jette toutefois un regard morne, comme pour vérifier ses propres dires.

 

Edith intervient :

-          « C’est pas avec la boxe que ça va s’arranger ! »

Le garçon surpris par cette révélation s’intègre alors complètement :

-          « Tu fais de la boxe ? »

 

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Voilà, ça s’arrête là. Le début de cette conversation a réellement existé et me semblait être un bon point de départ. Ce garçon n’avait que peu d’importance dans l’histoire elle-même, si ce n’est de me servir de témoin pour les descriptions… et de présenter d’autres personnes à Edith et Mirabelle ensuite. Mais la fin, je ne la connais pas moi-même, car souvent c’est surtout l’ambiance qui m’intéresse et qui me porte. L’histoire se crée au fur et à mesure.

Il existe différentes cartes.

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