Textes, nouvelles et écrits divers

Sans titre

C'est une nouvelle que j'ai écrite en 1991 pour laquelle j'ai du mal à trouver un titre. Cette histoire n'est pas triste du tout, bien au contraire, mais le titre initial est "Suicide ?". Le point d'interrogation a son importance, et ceux qui auront le courage de lire jusqu'au bout comprendront pourquoi. Malheureusement ce titre étant un peu noir, j'ai dû me résoudre à le retirer... et depuis j'en cherche un autre.

Ca se veut drôle, j'espère que ça vous fera sourire. J'oubliais... j'aime bien souvent endosser la peau d'un mec quand j'écris.

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SUICIDE ?

 

J’étais tombé amoureux le 26 juin 1982 à 13h. Le 22 avril 1991 à 6h15, je me rendis compte que notre amour était impossible.

Ce qui m’avait plu en elle, c’était ses yeux. Mais après tout c’était normal, elle était myope. Les myopes ont souvent un regard particulier. J’aimais aussi beaucoup ses formes généreuses, mais réflexion faite, elle était grosse.

Je pris mon téléphone pour le lui dire. Non pas qu’elle était grosse bien sûr ! On ne réveille pas les gens à 6h du matin pour leur dire qu’ils sont gros ! Mais pour lui annoncer que notre amour était impossible.

Je me levai pour me préparer. Ce n’est que dans la salle de bain, devant ma glace, de la mousse à raser plein le visage que je pris conscience de mon acte. Je regardai fixement mon rasoir, l’esprit dans le vague. La lame brillait sous la lumière blafarde du néon. Je restai ainsi un instant hébété.

Non ! Décidément non ! Je ne pouvais pas faire ça ! Comment pouvais-je songer à me raser dans un moment pareil !?

Je jetai violemment le rasoir dans la baignoire et me débarbouillai d’un coup de serviette rapide.

J’arrivai à mon travail la tête encore dans le brouillard. Corine, l’hôtesse d’accueil, me sourit avec bienveillance. Elle me fit remarquer d’un air taquin qu’il me restait plein de mousse à raser sur les lobes d’oreille.

-« Qu’est-ce que ça peut vous faire ! » lui répondis-je peu aimable.

Elle resta consternée. Ca faisait trois mois que j’essayais de l’inviter à diner sans succès. C’était là l’occasion de lui faire comprendre que ça commençait à bien faire ! Elle avait beau être mignonne, il ne fallait pas exagérer.

Laurent vînt me saluer à son tour. Je lui répondis à peine. Il repartit dans son bureau la tête basse. Après tout si on était copain, c’était uniquement parce qu’on travaillait ensemble depuis dix ans. Sinon, on ne se serait sans doute jamais rencontré. Et puis d’abord, c’était un fils à papa.

La journée s’écoula comme d’habitude, c’est-à-dire péniblement. J’avais de grandes ambitions, mais malheureusement pour une petite carrière… Moi qui avais toujours rêvé d’être chanteur de rock ! « Parmi mes copains il y a Léon, qui ressemble à un caméléon ! Parmi mes copains, il y a Gérard, qui ressemble à un nénuphar… » C’était mon tube. Ca plaisait beaucoup aux copains, à Gérard en particulier… Et puis à Etienne « qui cherche toujours des vespasiennes »… Il faudra que je dise à Laurent que je ne chanterai plus dans son groupe ! De toute façon, il est nul à la guitare.

L’heure de sortie arriva. Laurent passa la tête pour me proposer comme tous les soirs une petite partie de billard.

-« Non pas aujourd’hui. J’ai des choses à faire chez moi »

Laurent eût l’air surpris mais n’insista pas. Il me dit simplement qu’il transmettrait mon bonjour aux potes. C’était la première fois depuis que l’on se connaissait que je refusais une partie de billard. Il y avait un début à tout !

En passant devant l’accueil, Corine m’interpela pour me dire dans un sourire qu’elle pourrait finalement se libérer pour vendredi soir.

-« Désolé, mais je suis –finalement- pris » lui répondis-je sèchement, et je sortis sans même la regarder. Elle ne savait vraiment pas où elle avait mal celle-là ! Depuis trois mois qu’elle jouait les mijaurées, c’était aujourd’hui qu’elle se décidait… Et puis elle était trop maigre !

La soirée fut comme ma journée : morne. J’avais comme à l’habitude dressé mon couvert sur la table du salon et branché la télévision pour regarder les informations. Je commençais à déguster un restant de cassoulet que j’avais fait réchauffer… Soudain le brouhaha de la télé m’exaspéra. Je donnai un coup sec sur la télécommande pour l’éteindre. Je regardai mon assiette, puis mes yeux se portèrent sur la lame de mon couteau qui brillait sous la lampe.

Comment pouvais-je songer à manger dans un moment pareil !

Je débarrassai vivement mon diner. J’entassai le tout dans l’évier de la cuisine et partis me coucher sans même faire la vaisselle. Ma nuit fut déplorable. Je ne dormis pour ainsi dire pas.

La journée qui suivit fut pire que la veille. Derrière mon bureau, je n’arrivais pas à me concentrer. Je n’arrêtais pas de me tromper et les papiers s’accumulaient dans ma corbeille. Je me surpris à regarder ma poubelle. Toutes ces boules froissées avaient quelque chose d’intéressant, de captivant même. Une idée vague germait en moi. J’essayai de détacher mon regard et de me ressaisir, mais ce fut peine perdue. J’eus soudain une vision claire et nette des choses. Je me sentis presque soulagé.

Je quittai mon bureau rapidement, peut-être même avant l’heure car je ne croisai pas Laurent et je sentis sur moi le regard étonné de Corine.

En entrant chez moi, je me dirigeai directement vers la cuisine pour aller m’assoir devant mon vide-ordure. Je le regardai longuement et l’actionnai plusieurs fois émerveillé.

C’est tard dans la soirée que je gagnai ma chambre sans diner. Je ne mangeais presque plus. Je ne dormais presque plus.

C’est très fatigué, mais serein, que je me rendis à mon travail le lendemain. Corine eut un sourire hésitant et me demanda timidement, presqu’en bégayant, si je me laissais pousser la barbe.

-« Non. Je ne me rase plus, c’est différent »

Elle garda le même sourire méfiant, même un peu triste, comme un masque figé sur son visage. Visiblement ma réponse ne la satisfaisait pas. J’avais pourtant essayé d’être moins agressif que les jours précédents. Et puis de toute façon ses états d’âme, ce n’était pas mon problème.

Laurent vînt au devant de moi, hésitant lui aussi. Je lui parlai le premier pour bien lui montrer que j’étais maintenant serein et que je ne lui gardais pas rancune pour tout ce qu’il m’avait fait. Ce qu’il m’avait fait ? Il avait été mon meilleur ami pendant dix ans. C’était tout dire ! Je ne pouvais pas lui en tenir rigueur, il avait dû me trouver sympa, j’avais dû être pour lui une sorte de modèle.

J’avoue que lui aussi avait eu de bons côtés. C’est lui qui m’avait appris à jouer au billard. C’est lui aussi qui avait découvert en moi mes talents de chanteur. « Parmi mes copains, il y a Laurent, qui cherche toujours du déodorant ». Il n’aimait pas ce couplet. Un manque d’humour certain ! C’était curieux, lui qui riait toujours pour un rien. Et puis de toute façon, il était trop nul à la guitare. Mais je ne lui en voulais pas, non.

Je lui adressai la parole comme si de rien n’était :

-« Laurent, j’ai à te parler »

Il me dit très embarrassé qu’il s’en était douté. S’il y a bien une chose qu’on ne pouvait pas lui retirer, c’était son flair de fin psychologue. Il lisait en moi comme dans un livre ouvert. C’est donc sans complexe que je poursuivis :

-« Toi qui as des outils chez toi, est-ce que tu pourrais me prêter une clef de 12 ? Il me la faudrait pour demain, c’est urgent »

Laurent me regardait fixement avec ses yeux bleus d’ahuri. Il avait tout compris, et cette réalité lui faisait peur. Il me demanda si c’était bien d’une clef de 12 qu’il s’agissait, comme s’il ne voulait pas croire à cette réalité.

-« Une clef de 12 » répondis-je affirmatif « Pour demain ».

Ses yeux étaient de plus en plus ronds et de plus en plus bleus aussi. Il essaya bien de me faire changer d’avis, en me rappelant la finale du tournoi de fléchettes à laquelle je devais participer demain soir…

-« Je ne pourrai pas y aller. J’ai un problème avec mon vide-ordure »

Il répéta ma dernière phrase, interrogatif et pensif. Il n’était pas dupe. Ca se voyait à ses gros yeux bleus d’ahuri.

-« Oui, avec mon vide-ordure » conclus-je, et je rejoignis mon bureau pour couper net la discussion. Je le connaissais trop bien pour savoir qu’il aurait été capable de me faire revenir sur ma décision.

Le lendemain, Laurent tînt parole. Il m’amena la clef de 12. Quand j’arrivai, il était déjà là, à l’accueil, en grande conversation avec Corine. A ma vue, ils se turent. Laurent me regarda avec une moue douloureuse. Il tenait un petit sachet en plastique à la main. Je m’avançai vers le comptoir. Corine recula d’un pas, craintive, comme si elle avait été prise en défaut.

Laurent me tendit l’objet, meurtri au plus profond de son âme. Corine faisait celle qui ne voyait rien, mais son petit air en dessous montrait bien qu’elle ne perdait pas une miette de la scène.

Comme je saisissais le paquet, Laurent entama à nouveau le couplet du tournoi de fléchettes, des copains qui s’étaient entraînés depuis plusieurs mois, et de lui qui ne se sentait pas à la hauteur tout seul. Mais il resta très soft, très digne. Tout en parlant, il se rendait à l’évidence : je ne l’accompagnerai pas ce soir. Je le lui confirmai :

-«  Ce soir, je répare mon vide-ordure »

Il n’y eut ni cri, ni larme. Laurent n’insista pas plus. C’était l’une de ses qualités, rester digne même dans les situations les plus dramatiques. Par contre, Corine me lança une œillade, toujours à l’oblique, comme si on venait de lui apprendre que j’étais syphilitique au plus haut point.

Je tournai les talons. Les messes basses reprirent dans mon dos, mais peu m’importait. Je savais que le soir de cette journée allait être pour moi décisif : Je déboucherai mon vide-ordure quoiqu’il puisse arriver.

Comme je l’avais décidé, je rentrai directement chez moi après le travail. Je pris la précaution auparavant de mettre  tous mes dossiers en ordre. J’avais terminé le dossier de Mme Coudray.

Mme Coudray, 56 ans, standardiste à l’agence régionale de Limoges avait décidé, après 23 ans de carrière, de suivre une formation sur micro-ordinateur. Motif rempli scrupuleusement par le Directeur d’Agence : souhaite évoluer au sein de l’agence.

-«  C’est très bien Mme Coudray » dis-je à haute voix en regardant la photo qui me souriait inlassablement. Derrière de grosses lunettes à montures bon marché, Paulette Coudray affichait un air béat digne d’une starlette des années trente.

-« Trois jours de stage et votre vie va être transformée ! » repris-je « Vous savez que vous avez beaucoup de chance Mme Coudray ! En temps normal, j’aurais fait passer mes ambitions avant les vôtres… Un concours de fléchettes par exemple. Vous auriez attendu 24 heures de plus, qui sait ? 48 heures peut-être !? Mais à quatre ans de la retraite, vous êtes une urgence… »

Cette chère Mme Coudray (que je ne connaissais d’ailleurs pas et dont je n’entendrai certainement jamais plus parlé) avait, comme moi, pris de bonnes résolutions. Je me sentis soudain des points communs avec ceux qui n’avaient été jusqu’alors à mes yeux que des numéros de dossiers.

Dans ma lancée, j’entrepris de clore le dernier dossier qui lui aussi ne fut pas une simple référence d’enregistrement, mais Hubert Helminger en personne, venu tout droit de Lille. « L’énigmatique H.H. » le surnommai-je à la vue de sa photo. Sourcils broussailleux, regard sévère, menton fuyant… Tout intérieur qu’il était ce brave H.H. ! Il avait demandé une formation d’anglais, l’employé du guichet de change de l’agence de Lille. Normal, avec une tête pareille, il avait besoin de communiquer ! Motif annoncé : En liaison directe avec son activité professionnelle.

Tout en effectuant la saisie des éléments à l’écran, je ne pus m’empêcher d’imaginer le petit Helminger accueillir un client américain :

-« What a nice shirt ! Where did you buy it ? »

- “I bought it in a shop” répondrait tout naturellement l’américain

-“At what time did you buy it ?”

-“I bought my shirt at ten o’clock in the morning”

Bien entendu, durant la conversation, la queue s’allongeait au guichet des changes de Lille. Et j’imaginais déjà le deuxième client japonais se tourner vers le troisième, allemand, pour lui demander :

-« Where is the dog ? »

-« The dog is in the garden »

C’est presqu’hilare que j’arrivai chez moi. J’avais pensé tout le long du trajet à la rencontre fortuite que j’avais provoquée entre Hubert Helminger et Paulette Coudray, en réunissant leurs dossiers dans la bannette sur le coin de mon bureau. La star méconnue et le satyre du Bois de Boulogne ! Ensemble dans mon bureau ! Quelle nuit ! La direction devrait veiller à ce que l’on ne mélange pas les dossiers mâles avec les dossiers femelles. Cela serait la moindre des choses… Peut-être ces deux dossiers n’arriveraient-ils jamais au service Comptabilité. Peut-être les retrouverait-on des années plus tard sur une plage déserte à Tahiti, entourés d’une armée de petits dossiers bleus et roses, gros sourcils et grosses lunettes à l’appui… Que de formations en perspective !

Je pris à peine le temps d’ôter mon imperméable car les choses sérieuses m’attendaient. Je déballai avec précaution la clef de 12 de son sac en plastique. Elle semblait comme neuve. Elle brillait sous la lumière blanche et triste de l’ampoule de la cuisine.

Presque religieusement, j’entrepris de dévisser l’abattant de mon vide-ordure. Les deux grosses visses opposèrent quelque résistance, mais finirent par céder devant mon entêtement. Je dégageai le couvercle pour découvrir une bouche étroite et sombre. Il s’en dégageait une odeur peu agréable, mais cela ne m’arrêta pas.

A l’aide d’un manche à balai je sondai le fond de la colonne. Il n’était pas bien loin. Je tapotai plusieurs fois avec le manche, mais l’obstacle ne bougeait pas. J’avais retroussé mes manches jusqu’aux coudes. A renfort de beaucoup de patience, de litres d’eau et de coups de balai, le bouchon finit par s’enfoncer dans les profondeurs obscures en laissant échapper un borborygme caverneux.

Je ne sais combien de temps j’avais consacré à cette tâche, mais je trouvais que ça en valait la peine. Je regardai satisfait le boyau sombre qui s’offrait à moi. Je souris en pensant à Laurent. Il ne m’en aurait jamais cru capable… surtout de lui faire faux bond.

Je pris une bière pour étancher ma soif. Tout en buvant, j’avais les yeux rivés sur l’ouverture noire et crasseuse. Ce n’était pas si grand que ça un vide-ordure ! Un enfant pourrait peut-être s’y faufiler… ou bien un contorsionniste.

Les heures passant, et la bière aidant sans doute, je plongeais la tête la première dans le conduit à ordures… Un geste qui ne s’explique pas, que l’on fait un jour, comme ça… Je fus aussitôt happé par les ténèbres. J’atterris en une fraction de seconde dans la poubelle se trouvant à l’arrivée. Ca n’avait pas été si terrible que ça après tout !

Si j’avais touché le fond, la nuit, elle, devait toucher à sa fin car j’entendis presqu’aussitôt la porte du local s’ouvrir. C’était les éboueurs. J’eus alors le plus grandiose des enterrements. La poubelle fut soulevée dans les airs pour aller rejoindre la benne : somptueux corbillard aux couleurs de la Ville de Paris…

Et c’est au beau milieu de ces funérailles défiant toutes les convenances, alors que le cortège des boîtes à ordures battait son plein, que je me réveillai.

Il était 6h15. J’étais dans mon lit, encore habillé. Des canettes de bière gisaient par terre dans la chambre en désordre et, surtout, ma barbe de trois jours me démangeait.

Avec un soulagement intense, je pris mon téléphone pour la demander en mariage.

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Bon, la date du 22 avril n'est pas anodine... mon anniversaire lol. L'année de mes 30 ans, j'aurais bien voulu qu'un mec se mette un tit peu à la poubelle pour moi...

 

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